Une réflexion sur le design des pages de classeur ou comment favoriser la lecture, la compréhension et la mémorisation des élèves qui travaillent sur des pages de classeur numérique ?

J’ai pu constater que les élèves passaient à côté de certaines informations lors de leur lecture d’une page de classeur OneNote. En effet, ils repèrent bien le texte à étudier, élément central de nombre de mes cours de français. Cependant, ils ne « voient » pas les éléments autour du texte, ce paratexte pédagogique constitué d’indications précieuses sur ce qu’ils ont à faire, de liens vers des fichiers auxiliaires sonores ou vidéos… Bien sûr, j’exagère un peu, ce constat, bien que partagé par mes collègues, ne concerne pas tous les élèves et certains semblent avoir un regard « éduqué » à la lecture d’un document complexe comportant plusieurs types d’informations. Ceci m’a tout de même conduit à m’interroger sur la mise en page et notamment sur la mise en page d’un document numérique avec les différences fondamentales que l’interface de l’écran implique.

J’ai proposé cette réflexion à l’ensemble de mon équipe et nous sommes toujours en train de travailler sur le sujet. Il ne s’agit donc pas ici de donner un résultat mais de faire part de l’état actuel de nos interrogations.

Tout d’abord, la taille de l’écran (des 10’1 pouces pour les tablettes que nous utilisons actuellement) et sa forme imposent un cadrage particulier sur la page (rectangulaire, dans le sens de la largeur ou dans le sens de la longueur selon le choix de l’élève). Premier problème : il est impossible d’afficher l’intégralité du document pour avoir, comme sur le papier, une vision d’ensemble du contenu. (Il sera intéressant de revoir nos jugements et de faire de nouveaux tests l’année prochaine car nous avons obtenu un second lot de tablettes en 13’1 pouces et 5 écrans tactiles en 19’5 pouces). Si la visibilité du document peut être améliorée grâce à la fonction plein écran, les élèves l’utilisent peu car pour pouvoir naviguer librement entre les pages du classeur OneNote, il faut sortir de ce mode : ce qui est donc fastidieux et constitue souvent une perte de temps.

La question est alors de savoir comment à partir du fragment de page qui est accessible à la vue de l’élève le conduire dans une navigation efficace qui lui permette de repérer et de sélectionner les informations pertinentes autour du texte ?

Sur OneNote, l’espace de la page n’est pas contraint et nous sommes absolument libres de placer les éléments comme nous le souhaitons, indépendamment les uns des autres : tous les éléments sont modulables. Cette très grande liberté de conception implique donc de réfléchir à ce que nous souhaitons intégrer dans la page et la modularité ne doit pas être synonyme d’anarchie.

La première chose à rappeler, peut-être, c’est la liste des éléments que nous utilisons dans une page de classeur, dans le cadre d’une séance de cours centrée autour de l’étude d’un texte :

–          Le titre de la séance

–          Les objectifs de la séance

–          Le texte bien sûr

–          Les consignes ou questions sur le texte

–          Un lieu pour que les élèves puissent répondre aux questions (au clavier ou au stylet)

–          Les fichiers ou les liens vers les fichiers auxiliaires (capsules vidéo sur le cours, sur une explication d’une partie du texte, lecture enregistrée du texte,…)

–          Les notes (de vocabulaire notamment)

–          Un lieu pour l’enseignant pour évaluer la réussite sur la séance ou éventuellement un lieu pour indiquer la validation de certaines compétences

–          Un tableau d’auto-évaluation de la séance afin que les élèves puissent réfléchir à leur propre réussite sur la séance

Quand on observe cette liste, on comprend que le problème essentiel de la mise en page vient du fait que la page de classeur OneNote remplace à la fois le manuel, support du texte, des notes et des questions, le cahier de brouillon, lieu de la réflexion en construction de l’élève, le cahier d’exercice, lieu de la rédaction finale des réponses de l’élève et tous les supports multimédia externes (pour avoir accès aux documents sonores ou vidéos). Il s’agit bien sûr d’un choix de notre part car nous souhaitions créer un environnement « tout intégré ». Les élèves n’ont pas à chercher, à l’extérieur de leur classeur numérique, les ressources mises à leur disposition : ils naviguent toujours au sein du même classeur et cela crée une forme de cohérence interne au processus.

Mais comment assurer une libre circulation du regard entre les différents espaces et favoriser une maîtrise par l’élève des outils qui sont à sa disposition ?

Dernier aspect de ce questionnement sur l’ergonomie de nos pages, et qui n’est pas des moindres : la lecture de ces pages par des élèves dyslexiques. Notre classe compte en effet sept élèves présentant des troubles dyslexiques variables. La plupart des élèves dyslexiques ont des difficultés dans le décodage de l’écrit, la translation graphème/phonème ainsi que dans le repérage et l’organisation des informations. Notre réflexion est donc particulièrement importante en ce qui les concerne. Nous avons choisi d’ajouter à la structuration des pages des repères visuels forts : symboles et pictogrammes à la signification transparente afin de créer un mode de guidage visuel à l’intérieur du document.

Actuellement, nous avons décidé de nous pencher sur la conception d’un modèle de page qui, avec des cadres partagent l’espace de la page accessible initialement à l’ouverture du document, structure l’appréhension des informations par les élèves. Tous les membres de l’équipe souhaitent utiliser ce même modèle (avec peut-être des variations de couleur ou de cadres en fonction des besoins d’une activité ou des disciplines) afin de créer une forme d’harmonisation entre les disciplines et de faciliter l’éducation du regard de l’élève dans la navigation des pages du classeur.

Par ailleurs, il est important d’utiliser les bonnes polices de caractère et les bonnes tailles de police afin de faciliter la lecture (même s’il reste toujours la possibilité pour les élèves de modifier cet agencement initial : ils peuvent agrandir la page en touchant l’écran de leur tablette et l’adapter à ce que, eux, préfèrent). Dans son article « Comprendre, mémoriser, rechercher avec des documents électroniques » (Jean-François Rouet, Bruno Germain, Isabelle Mazel, 2007), Jérôme Dinet, chercheur au Laboratoire de psychologie de Lorraine, indique que « dans les conditions normales de distance et d’éclairage, l’optimum en matière de lisibilité sur écran serait l’Arial 12 ». De même, il apparaît que « lors des lectures à vitesse habituelle, le niveau de compréhension était optimal pour les textes ayant une largeur de 55 caractères ». Depuis peu, toutes mes pages comportant des textes tiennent compte de ces critères pour faciliter une lecture qui permette compréhension et mémorisation. Cet article est également très intéressant en ce qui concerne la place des éléments dans la page, en effet, l’auteur rend compte d’expériences ou d’études qui analysent la place d’un cadre (comme une table des matières) dans une page web. Selon ses études, « le regard se porte d’emblée sur la gauche des pages Internet (du moins en Occident) », ainsi on peut se demander ce qui doit figurer dans cette zone prioritaire de la lecture : soit le contenu, c’est-à-dire le texte, soit les questions. Pour l’instant, j’ai tenté de placer à gauche de mon texte les questions car j’espérais ainsi que les élèves liraient d’abord ces dernières avant le texte de manière à orienter leurs recherches d’informations dans le texte par la suite. Cependant, après une séquence de cours présentant cette disposition, je ne suis pas sûre que cela soit complètement pertinent car bien que leur regard soit, effectivement, d’abord attiré par les questions, ils « zappent » celles-ci pour aller directement au texte, considérant peut-être que le moment consacré aux questions doit intervenir après la découverte de l’œuvre, peut-être également que cela correspond à un habitus d’élève, accoutumé à travailler sur un manuel scolaire qui présente généralement les questions après ou sous le texte d’étude.

page de classeur

En ce qui concerne les notes sur le texte, notamment les notes de vocabulaire, plusieurs problèmes demeurent. En effet, comme le dit Jean-François Rouet, dans « La lecture hypertextuelle » (Jean-François Rouet, Bruno Germain, Isabelle Mazel, 2007), rapportant une étude menée par un psychologue américain Lachman en 1989, « la présence de définitions associées à des mots importants du texte entraînait une amélioration des résultats des étudiants à un test de compréhension proposé à l’issue de la période de lecture ». Cependant, selon une seconde étude citée, celle de Black, Wright, Black et Norman en 1992, il semble que les élèves lisent les définitions si celles-ci sont directement accessibles, en effet « les « clics » supplémentaires et les changements de pages semblent induire ce que Wright a appelé un « coût cognitif » supplémentaire ». Ce que l’on peut regretter c’est que OneNote ne permet pas d’intégrer des définitions à la demande, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de faire apparaître la définition dans une fenêtre pop-up ou dans une info-bulle quand on en a besoin. On est obligé de faire figurer ces définitions, comme c’est le cas dans un manuel classique papier, sur un côté du texte.

Comme le dit André Tricot dans son ouvrage Apprentissages et documents numériques : « L’apprentissage par le numérique n’est pas magique, bien au contraire, la conception de documents numériques scolaires efficaces est une science complexe qui fait appel, entre autres, à des notions croisées de psychologie, de pédagogie et d’ergonomie. » (Tricot, 2007)

Pour l’instant, loin d’avoir constitué une science, nous réfléchissons, lisons et évaluons notre pratique pour améliorer la qualité de nos présentations afin de permettre à nos élèves de tirer le meilleur parti des ressources que nous leur offrons.

Références

Jean-François Rouet, Bruno Germain, Isabelle Mazel. 2007. Lecture et technologies numériques: Enjeux et défis des technologies numériques pour l’enseignement et les pratiques de lecture. Paris : Canopé CNDP, 2007.

Tricot, André. 2007. Apprentissages et documents numériques. [éd.] Belin Sup Psychologie. Paris : Belin, 2007.